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Le 18 janvier dernier, M. Diabindama est venu nous rendre visite, dans le cadre d’une « tournée » qu’il effectuait en France pour glaner des aides techniques, pédagogiques et matérielles au sein des divers instituts qu’il est allé visiter
Après un repas avec M. Kuchel (directeur de l’IDS Le Phare) et M. Ntounta (président de notre association), M. Diabindama est allé visiter les locaux de l’IDS et a pu « examiner » le bus que nous avons prévu d’expédier pour son Institut.
Vers 18h, nous avons eu le plaisir de l’accueillir à notre réunion et après la présentation des membres et des objectifs de notre association par notre président, nous écoutons attentivement les interventions de M. Diabindama.
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Sourds Sans Frontière : Cet après-midi, vous avez pu voir le bus que nous avons prévu de remettre en état et de donner à votre institut. Qu’en avez-vous pensé ? N’est-il pas trop vieux ?
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M. Diabindama : Un cadeau n’est jamais trop vieux, ce qui compte c’est la valeur affective qu’on y met ! Ce bus répond en partie à nos attentes ; les 220 élèves qui sont dans notre établissement viennent tous à pied et pour les plus éloignés ils parcourent tous les matins 13 à 15 kms. Avoir ce bus nous permettrait de résoudre cette difficulté sociale qui est permanent et quotidienne.
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SSF : Combien y a-t-il d’établissements pour sourds au Congo ?
M. Diabindama : Nous avons un seul établissement scolaire pour sourds qui fonctionne à peu près correctement à Brazzaville. Nous essayons d’implanter un 2ème centre à Pointe Noire mais il n’arrive pas encore à démarrer à cause des difficultés sociales.
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SSF : Votre établissement est-il financé par l’Etat ou est-ce un établissement privé ?
M. Diabindama : Nous sommes un établissement conventionné. Il a été créé par les Frères de Saint Gabriel en 1971 mais face aux difficultés matérielles et financières, nous avons signé un partenariat avec l’Etat pour que celui-ci prenne en charge les salaires des fonctionnaires qui y travaillent et dans une certaine mesure, les dépenses de fonctionnement.
Les salaires sont à peu près payés régulièrement, quand au fonctionnement, c’est payé de manière aléatoire.
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SSF : Combien y a-t-il de salariés dans votre établissement ?
M. Diabindama : Nous comptons 58 membres du personnel : 40 professeurs et 18 personnes travaillant dans l’administration et l’entretien.
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SSF : Avez-vous des professeurs sourds parmi les salariés ?
M. Diabindama : Oui, 4 professeurs sourds dont 2 travaillent en menuiseries et 2 autres travaillent dans la section d’éducation précoce. Je pourrais même ajouter le surveillant général qui est en voie de devenir sourd.
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SSF : Que pensez-vous de l’enseignement de la langue des signes au Congo ?
M. Diabindama : Le problème de la LS est très important dans la prise en charge des enfants sourds. Aujourd’hui on parle de bilinguisme, de communication totale et si nous sommes très préoccupés par l’enseignement du français oral, il est temps que nous prenions à cœur l’enseignement de la LS.
Nous vivons un petit drame pédagogique parce qu’à l’origine, nous utilisions la langue des signes française (LSF) puis dans les années 82-85, sont arrivés un prêtre et un pasteur américain. Ils ont implanté la LS américaine (american sign language : ASL) mais de manière concurrentielle avec la LSF, en promettant une vie meilleure à ceux qui se rattacheraient à l’expression américaine. Aujourd’hui nous avons de gros problèmes parce que les élèves sourds et nous-mêmes sommes francophones et donc nous n’avons pas la même façon de pensée, la même conception selon qu’on utilise l’américain ou le français. Il me semble que dans un pays francophone, il serait plus juste de vivre en francophone, de penser en francophone. C’est dans cet intérêt que je suis en train de négocier, tout au long de mon passage en France, pour que la LSF revienne.
Quand la délégation du « Comité Tiers Monde Sourds » est passée en 2003, nous avons reçu les premières cassettes que nous essayons d’exploiter. Mais il nous faudrait des spécialistes pour enseigner la LSF.
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SSF : Si une délégation de notre association réussi à partir au Congo 2 ou 3 semaines, pensez-vous que nous pourrions organiser des stages de LSF sur place ?
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M. Diabindama : Oui absolument ! La délégation qui viendrait travaillerait avec les enseignants et surtout avec les grands élèves sourds, qui sont les meilleurs professeurs pour transmettre la langue aux plus petits.
Cette délégation peut venir quand elle veut : nous ferons tout ce que nous pourrons, notre établissement et le gouvernement, pour faciliter votre entrée au Congo.
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SSF : Êtes-vous intéressés par les appareils auditifs qui ne servent plus ici et qui sont récupérés par les audioprothésistes ? En auriez-vous usage ?
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M. Diabindama : Cette proposition est très intéressante ! M. Ntounta lui-même, quand il est arrivé à l’Institut des Jeunes Sourds a pu bénéficier d’une telle offre. A l’époque les Frères étaient présents à l’institut et avaient des correspondants en France qui envoyaient des prothèses.
Or depuis une quinzaine d’années, les Frères de Saint Gabriel et les Frères des écoles chrétiennes ont disparus des instituts car ils ont vieillis, et cette chaîne d’entraide s’est brisée.
L’intérêt pour nous de recevoir des prothèses se situe à 2 niveaux. D’abord nous sommes confrontés au problème du coup de la vie : aucune famille congolaise ne peut se permettre d’acheter une prothèse. Il faut savoir que le revenu moyen se situe aux alentours de 100 € par mois, ce qui ne couvre même pas la procédure d’appareillage.
Deuxièmement, nous avons beaucoup de surdités de transmission, dues aux complications de rhinopharyngites mal soignées. Souvent, au Congo, les familles n’ont pas les moyens de faire face aux soins des otites et nous n’avons pas de sécurité sociale.
Grand nombre d’enfants sourds pourraient bénéficier d’une éducation plus poussée si on pouvait les appareiller.
La venue d’une telle dotation va droit aux centres d’intérêts des enfants et des familles.
C’est quelque chose que nous attendons mais que nous n’osons pas demander, par simple modestie… or le besoin est réel !
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SSF : Vous qui avez une formation d’audioprothésiste, pouvez-vous nous dire comment allez-vous pouvoir entretenir les prothèses sur place, réparer les pannes, etc ? N’est-ce pas un problème ?
M. Diabindama : En ce qui concerne la maintenance sur place, le problème se situerai plutôt au niveau des pièces de rechange. Effectivement, lorsque j’ai bénéficié de cette formation, j’ai fait des stages de plusieurs mois dans quelques laboratoires français pour me former au dépannage. Pour tout ce qui est donc des réparations des prothèses ordinaires, ce n’est pas un problème. Mais le cas du numérique reste quelque chose de nouveau que je ne maîtrise pas.
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SSF : Lorsque nous expédierons le bus, nous aimerions profiter de l’occasion pour le remplir de matériel dont vous auriez besoin. Pourriez-vous nous éclairer sur ces besoins ?
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M. Diabindama : Nous sommes surtout en attente de tous ce qui concerne la documentation : livres et fascicules, tant à destination des élèves que pour les professeurs. Nous avons subi 3 guerres qui ce sont étalées sur 4 ans. La 1ère a eu lieu en 1992-93, suite à l’avènement de la démocratie et à cause de la bêtise humaine et d’une mauvaise interprétation. La seconde, conséquence de la 1ère, a eu lieu en 1997. Enfin, la troisième a eu lieu en 1998 et celle-là a été dévastatrice ! Le bus que nous avions a été pillé par les bandes rivales et restitué en très mauvais état : il est inexploitable actuellement. Les livres ont été volés mais ils n’ont pas pu être vendus (c’étaient des livres spécifiques concernant la formation du personnel) et ont donc été brûlés.
Nous souhaiterions aujourd’hui constituer une bibliothèque. Il faut savoir que les enfants scolarisés chez nous ne parcourent aucun livre en dehors de leurs cahiers et cela, jusqu’à la fin de leurs cycles ! Les livres nous manquent, et recevoir le bus rempli de livres ou tout autre documentation serait une attente précise de notre institut.
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SSF : Pouvez-vous nous préciser à la recherche de quels genres de livres êtes-vous ?
M. Diabindama : Nous avons des enfants de tous âges : de l’éducation précoce à la classe de 3ème technique. Concernant les petits, nous aurions besoin de livres de coloriage, d’initiation à la lecture et d’enseignement pré mathématiques.
Vous faites bien de me poser cette question car j’aimerai préciser quelque chose : chez nous les libraires ne se préoccupent pas des livres pour tout petit car les familles ne peuvent pas se payer le luxe d’acheter des ouvrages à leurs enfants. Ce sont donc des livres qui restent longtemps en rayon et les libraires n’en importent que très peu qu’ils réservent aux expatriés (j’entends pas là : les européens) ou quelques congolais nantis.
Avant de partir, il y a quelques années, de Saint-Étienne, j’ai photocopié les livres de coloriage, avant de les donner aux enfants. J’ai donc pu constituer une « banque de données » que sur place, au Congo, les enseignants recopiaient à la main (nous n’avions pas de photocopieuse).
Tout cela pour vous dire que tous les ouvrages nous intéressent, même ceux les plus inattendus pour vous !
Aujourd’hui, nous devons réapprendre aux enfants sourds à utiliser un livre, à chercher des données. De mon temps il y avait ce qu’on appelait la « Bibliothèque Verte ou Rose » mais j’imagine que maintenant les enfants lisent autre chose ! Je parie que si je me rends dans une de vos classes et que je parle de Harry Potter, plus d’un enfant sourds saura de quoi il s’agit ! Or si je fais la même chose à Brazzaville, les enfants ne connaîtront pas. Cela vous donne la dimension du décalage auquel nous avons affaire.
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SSF : nous allons donc commencer à mettre de côté des livres pour vous !
M. Diabindama : Merci beaucoup !
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SSF : Les élèves de votre établissement ont-ils des correspondants dans d’autres villes ou pays ?
M. Diabindama : La seule communication avec l’extérieur que l’on ait eu, c’était lors du passage des anciens élèves : Romuald Ntounta et Thystère Matha, qui sont venus avec leurs familles.
Cela me fait revenir que la question américaine : on nous avait orientés vers la langue des signes américaine, mais le problème de la langue se pose lors d’échanges de lettres entre élèves congolais et américains ! Nous écrivons français et ils nous répondent en anglais !
Je passe donc par ici dans le but de faire aboutir un jumelage, un partenariat, pour que les élèves de notre établissement se rendent compte qu’ils ne sont pas les seuls sourds sur la planète !
Je me rappelle que quand les deux anciens élèves sont passés nous voir avec leurs familles, nos élèves étaient étonnés de voir des européens sourds… Pour eux ce n’était pas pensable qu’un français puisse être sourd ! Le fait de les voir a créé chez nos élèves, une véritable dynamique !
C’était en 2002 et il m’a fallu plus de 2 ans pour trouver l’occasion de venir en France pour donner suite à cette dynamique !
J’aimerai mettre en place un jumelage, tant au niveau des professeurs, dans le cadre d’échanges de données pédagogiques, qu’au niveau des élèves. Je pense à un « vieux » concept qui se faisait à mon époque : la correspondance à la main.
Effectivement, nous avons accès à Internet mais pas à domicile.
Dans le cadre d’un échange par mail, il faudra accepter que dans un premier temps, les élèves de Mulhouse souffriront de ne pas avoir de réponses ! Nous allons pouvoir organiser une initiation à Internet en nous rendant avec nos plus grands élèves au Cybercafé. Cependant, les réponses arriveront avec du décalage : nous saisirons les textes sur l’ordinateur portable que m’offre M. Ntounta et grâce à une clef USB, j’irai au Cybercafé envoyer les messages.
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SSF : Pour finir, pouvez-vous nous parler rapidement de la situation politique actuelle du Congo ?
M. Diabindama : Ce qui s’est passé au Congo est dramatique car on peut dire que ce peuple s’est battu contre lui-même ! Effectivement, il n’y a pas eu d’agressions extérieures (ou économiquement peut-être) mais ce sont les mêmes populations qui se sont affronté, via les groupes rebelles.
Depuis la fin de la 3ème guerre du Congo (en 1999), un effort a été fait pour réconcilier les gens. En effet, la destruction des infrastructures nationales (voies ferrées, ponts,…) a bloqué toute la population. Tout le monde en a souffert et ceci a engendré un gros effort de raisonnement commun de la société.
Depuis 2002, il n’y a plus de combats au Congo ; des mesures ont été prises pour arrêter les agressions.
Quand la délégation française est passée nous voir il y a 2 ans, le climat était bon. Aujourd’hui il est encore meilleur car l’opposant principal a fait la paix avec le président de la république. Ceci est venu confirmer ce que tout le monde attendait : le ras-le bol de cette guerre était total ! Nous avons différentes preuves de l’amélioration du climat : Air France a augmenté le nombre de vols vers Brazzaville et atterrit maintenant à Pointe Noire, les écoles consulaires ont repris leur activité, les investisseurs français sont revenus également. Sur le plan de la sécurité, il n’ y a plus de problème, à part quelques cas isolés de vandalisme, comme dans toutes villes.
Au niveau alimentaire, la situation est encore très difficile. Les nombreuses destructions ont provoqué un recul dans la prise en charge alimentaire des populations. Le Congo n’a jamais été un pays de famine mais s’est toujours trouvé entre « famine » et « autosuffisance ». Or nos campagnes ont été meurtries et les cultures n’ont pas été relancées à temps, ce qui fait que les populations rurales sont venues gonfler les villes, avec pour conséquence le refus de repartir à la campagne. A mon niveau, je constate que les enfants viennent à l’école affamés. Ceux qui sont dans des familles nanties prennent un petit déjeuner, viennent en bus ou roulent même dans des voitures de grandes marques. Mais ces enfants ne représentent qu’un sourd sur 50. Sur les 215 élèves sourds, j’en connais environ une vingtaine qui peuvent vivrent à peu près normalement. Les 195 élèves qui me restent comptent sur moi pour que je leur donne un repas, or le repas que je leur donne n’en est pas un ! Il ne s’agit que d’un bol de riz, avec du lait, quand nous en avons, ou du sel. Il nous arrive également de leur donner une tartine de margarine. L’Etat me verse un budget de 500 € par trimestre pour 215 élèves, donc je n’ai pas d’autre choix que de faire manger les élèves un jour sur deux… Voila où nous en sommes !
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SSF : Accueillez-vous des enfants sourds avec handicaps associés ?
M. Diabindama : Oui nous en accueillons mais pour l’instant, les enseignants ne sont pas formés pour les prendre en charge. Nous avons des enfants sourds qui ont des problèmes de vue, des problèmes moteurs, de locomotion. Même si nous avons la connaissance de ces handicaps, nous n’avons pas toujours la bonne pédagogie pour nous occuper de ces enfants pluri handicapés.
Le plus gros problème se situe au niveau de la prise en charge des handicaps mentaux. Nous sommes très limités dans cette prise en charge : le dépistage ne se fait pas à temps et les enseignants ne sont pas toujours outillés avoir le réflexe de réorienter ces élèves particuliers parce qu’ils auraient fait telles ou telles constatations.
C’est aussi pour cela que le projet de jumelage me semble intéressant : l’échange de connaissances et d’expériences professionnelles ne pourrait être que bénéfique ! Cela nous permettrait d’avoir un personnel aguerri, qui, sans faire forcément de rééducation, saura au moins reconnaître un trouble et conseiller la famille vers un spécialiste. (Il nous reviendra ensuite la charge de trouver des solutions pour faire face aux frais d’honoraires du spécialiste… mais cela est encore à voir).
A ce niveau, une mission de 15 ou 20 jours est souhaitable de la part de professionnels comme vous, qui avez l’expérience, pour venir former notre personnel.
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SSF : Merci beaucoup d’avoir répondu si sincèrement à toutes nos questions !
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M. Diabindama : Mes interventions ont certainement rendu votre réunion un peu triste, mais il faut savoir que c’est notre réalité quotidienne au Congo… avec le soleil en plus bien sûr !!
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