Aumônier diocésain des sourds de Brazzaville et délégué général de SSF-Brazzaville
20/10/09 11:44

Sourds Sans Frontière : Qu’est ce qui vous a poussé à être proche des enfants sourds ?
Xavier Mbemba : Merci pour cette question. J’ai suivi une formation pour travailler avec des enfants sourds, au Cameroun. En arrivant au Congo, j’ai été envoyé à L’Institut des Jeunes Sourds, dans lequel se trouvent des enfants et des adolescents. En tant qu’aumônier, je suis aussi responsable des sourds adultes. J’ai pu constater que les sourds constituent une catégorie sociale marginalisée au Congo et c’est principalement cette raison qui m’a poussé à m’investir dans la recherche de solutions, sans prétention, bien sûr ! Il me semble important de « sauver » les plus jeunes et de leur construire un avenir, voila pourquoi je m’investis surtout auprès des enfants sourds.
SSF : Quelle est la situation actuelle des enfants sourds au Congo, d’un point de vue scolaire, éducatif, familial ?
X.M : Leur situation est différente de celle des enfants sourds en France.
Au niveau familial, les enfants sourds sont marginalisés et ne sont pas pris en considération, parce qu’au Congo, il y a une mauvaise idée du handicap et de la surdité plus précisément. Certaines familles expliquent la surdité par des phénomènes de sorcellerie et à cela s’ajoute que très peu de sourds adultes travaillent. Les familles n’encouragent et ne soutiennent donc pas leurs enfants sourds. Il y a aussi la dimension politique : nous manquons de politique sérieuse de prise en charge du handicap ! La situation que vous vivez en France est bien loin de la nôtre ! Même les avantages minimums en faveur des personnes handicapées ne sont pas aussi visibles sur le terrain qu’en France. Au Congo, les hommes politiques disent ne pouvoir rien faire et la catégorie sociale des personnes handicapées est délaissée, négligée, sacrifiée.
Dans le domaine éducatif, nous manquons d’écoles spécialisées pour sourds. L’Institut des Jeunes Sourds dont je m’occupe est le seul, or les sourds se trouvent partout sur le territoire !
Il n’y pas de raison de laisser un enfant sourd né au nord du Congo sans éducation ! Cet enfant restera pourtant analphabète ! C’est désolant et décevant de constater que beaucoup d’écoles pour entendants se créent chaque année, mais on ne pense pas à ouvrir des écoles pour sourds !
SSF : Quels sont les besoins urgents de ces enfants ?
X.M : Concernant les enfants sourds scolarisés, il faudrait réfléchir à la formation des professionnels. Des enseignants bien formés pourront transmettre les bonnes connaissances aux enfants et nous pourrons ainsi espérer voir se former des sourds compétents ! Mais pour cela il faut commencer par la formation des enseignants ! C’est une urgence ! La situation du Congo est regrettable mais cela est lié à plusieurs raisons.
La deuxième urgence est de créer une autre école pour sourds, pour apporter un peu d’oxygène à ces sourds qui effectuent de longues distances à pieds pour se rendre à l’école. Ouvrir une deuxième école pourrait soulager beaucoup d’enfants sourds et permettre aux jeunes de réfléchir à leur situation professionnelle et de leur ouvrir de nouvelles perspectives.
SSF : De quelles aides bénéficiez-vous ?
X.M : Trouver des fonds est toujours pour moi un mystère ! Il n’y a aucune structure, organisme ou partenaire qui vient en aide à l’œuvre « Centre Ephata ». Nous devons compter sur la générosité de personnes qui sortent de l’anonymat ! Certaines périodes de l’année sont plus propices à cela, notamment le mois de décembre car à l’approche des fêtes de Noël, les gens sont plus sensibles à la cause des enfants.
SSF : Que faites-vous pour les adultes sourds ?
X.M : Je suis l’aumônier de tous les sourds, petits, jeunes, adultes ! Mais le fait d’être seul dans cette mission ne me permet pas d’être présent sur tous les fronts ! Je me sens même envahi par le travail ! L’idéal serait que l’on soit à trois pour se répartir les catégories de sourds.
Il faut reconnaître qu’il y a des tranches d’âges auxquelles j’accorde des priorités. C’est pourquoi je m’occupe des plus jeunes. Les adultes auraient surtout besoin d’accompagnement dans des réflexions dans le domaine religieux.
Pour les enfants qui ont encore l’avenir devant eux, il ne faut pas qu’ils perdent espoir et il ne faut pas qu’ils se retrouvent dans la rue ! C’est pour cette raison que je m’investis beaucoup pour les plus jeunes, mais je suis l’aumônier de tous les sourds !
SSF : Des adultes sourds sont-ils impliqués dans vos actions ? Vous soutiennent-ils ?
X.M : Je commence seulement à constater une ouverture et une collaboration progressive des adultes sourds envers le Centre Ephata. Il y a environ 4 ou 5 sourds qui m’aident régulièrement à cuisiner pour les plus jeunes, qui viennent faire des tresses ou qui m’entourent et me soutiennent dans ma réflexion et cela m’encourage ! Mais au début, j’ai été très découragé car les adultes sourds étaient contre mon projet ! Ils ne comprenaient peut-être pas le bien fondé ou l’intérêt de l’œuvre que j’entamais !
Je me réjouis qu’à présent, ils commencent à comprendre !
SSF : Pourquoi la construction d’une deuxième école, alors qu’il y en a déjà une à Brazzaville ? L’école actuelle ne sera-t-elle pas « jalouse » ? N’y a-t-il pas de risque de concurrence ?
X.M : L’idée de créer une deuxième, troisième ou même quatrième école ne devrait pas provoquer de jalousie, lorsqu’on a l’amour des sourds ! Nous sommes face à un cas de crise ! Personne ne pourrait dire le contraire ! Comment accepter qu’il n’y ait qu’une seule structure éducative pour ces enfants ?
La deuxième école ne sera pas concurrente mais complémentaire et ces deux structures devront collaborer car nous avons affaire à une même catégorie sociale, les jeunes sourds.
Donc, par amour pour les sourds, les deux structures devront s’entraider !
Le Centre Ephata qui va devenir une école, est le fruit de l’Institut des Jeunes Sourds. Les enfants hébergés au Centre sont déjà scolarisés à l’IJS, donc il existe déjà un lien entre ces deux structures. En principe, l’idée de la création d’une deuxième école au sein du Centre Ephata sera bien accueillie.
SSF : Que pensez-vous de l’association Sourds Sans Frontière, de ses actions, ses projets ?
X.M : Je suis très content de ce que j’ai vu ! Les membres de cette association sont très dynamiques ! Et ce n’est pas pour vous flatter !
Je suis resté près d’un mois à vos côtés et j’ai vu comment vous vous mobilisez pour sensibiliser les gens qui ne sont pas au courant de la situation difficile des enfants sourds au Congo.
J’ai pu également constater avec joie tout le matériel éducatif (livres, ordinateurs, …) que vous avez pu collecter !
C’est aussi votre association qui me donne du courage pour continuer à avancer ! Je suis convaincu qu’il y a derrière moi un groupe qui soutient cette action et je pense que cela va interpeller les congolais, car c’est de l’étranger que des gens se mobilisent en faveur des jeunes sourds !
Mon souhait est de voir la petite délégation de SSF arriver à Brazzaville pour mener à bien ses actions et nous soutenir pour continuer à avancer vers le succès !
Je profite de votre présence à tous pour vous remercier de ce que vous faîtes !
Vous avez déjà prouvé que votre action n’a pas de frontière car vous sortez de la France et de l’Europe pour aller vers un pays en difficulté !
SSF : Merci beaucoup et bon courage ! Nous sommes très heureux de pouvoir collaborer à cette action ! Nous vous suivons et vous soutenons dans votre œuvre !
L’interview se termine par la signature d’une convention de partenariat entre le Centre Ephata et l’association Sourds Sans Frontière, afin d’officialiser cette enrichissante collaboration !